Dimanche 3 avril 2022

Quatrième dimanche du grand carême

Saint Jean de l’Echelle

Mc 9 ; 17-31)

 

 

 

 

Au Nom du Père, du Fils et du Saint Esprit,

 

 

Aujourd’hui, nous célébrons la mémoire de saint Jean Climaque (ou saint Jean de l’Echelle).

 

Saint Jean est né vers la fin du 6ème siècle. On ne connaît pas sa patrie, ni sa famille, ni ses origines. Dès le début de son existence, et surtout à partir du moment où il a décidé de renoncer au monde, il a pris soin de vivre en étranger. Il a choisi l’exil, la séparation par rapport à toute chose.

Il y a là un exemple à méditer : au lieu de s’épuiser dans des échanges, dans des prises de position, dans des disputes et dans des querelles, ne vaudrait-il pas mieux essayer de vivre en étranger par rapport à ces événements douloureux ? Non pas par indifférence, mais pour essayer de regarder au-delà. Pour avoir de la compassion pour ces blessés, pour ces morts, pour ces gens qui souffrent, de part et d’autre.

 

A la mort de son maître spirituel, Saint Jean a décidé de poursuivre son existence dans la solitude et il a choisi de s’installer dans un lieu solitaire. Il est resté là pendant quarante ans.

Face au drame de la guerre, il faut choisir, peut-être, de rester seul, isolé, plongé dans la solitude. Il ne s’agit pas forcément d’une solitude physique ou matérielle, mais plutôt d’une solitude de la pensée, une absence d’échanges, de propos, de discussions ou de disputes avec les autres ; d’une forme de silence, une sorte de retraite, ne pas chercher à s’exprimer ni à se positionner.

 

Saint Jean Climaque possédait, à un degré très élevé, le charisme de l’enseignement : il instruisait tous ceux qui venaient à lui. Cela a suscité de la jalousie de certains contre lui. Un jour, cela s’est transformé en critiques, en des reproches féroces et jusqu’à des calomnies. On l’a traité de bavard et de vaniteux. Il a décidé d’interrompre son aide tournée vers les autres pendant au moins une année entière, afin de ne pas exciter le ressentiment des méchants. Tout le monde a été édifié par son silence et par cette preuve d’humilité. Finalement, ses calomniateurs se sont repentis et ils sont venus le supplier de reprendre son enseignement. Il a accepté.

Il y a là un autre exemple à méditer : quelquefois, face à l’adversité, face à l’opposition, mieux vaut ne pas s’exprimer, ne pas prendre position, laisser retomber les tensions. Face à cette tragédie, il faut certainement choisir une forme de silence, une sorte de retrait. Ce n’est pas du tout une attitude résignée ni passive, ce n’est pas non plus une démission ni un renoncement lâche à s’impliquer dans les affaires du monde. C’est juste vouloir faire confiance à Dieu, ainsi qu’à l’épreuve et à la longueur réparatrice du temps.

 

Un jour, saint Jean a ressenti le besoin d’entreprendre un voyage dans plusieurs monastères d’Egypte, afin d’y recueillir des exemples de conduites ou des modèles de comportements, d’y voir des visages, d’y écouter des paroles réconfortantes.

Par rapport à la guerre, il faut très certainement prendre la décision puis prendre le parti de voyager : soit voyager physiquement, soit voyager mentalement et intellectuellement, en s’intéressant à d’autres sujets et à d’autres événements de l’histoire ; en lisant des ouvrages ; en visitant l’histoire de l’humanité ; en découvrant d’autres conflits armés ; en comparant ; etc.

Au cours de ce voyage, saint Jean a été témoin de deux exemples édifiants. Dans un monastère, il a vu une vertu présente chez les moines, celle qui consiste à ne blesser personne, à n’égratigner ni meurtrir la conscience d’aucune personne. Concrètement, cela signifie ne juger personne, ne condamner personne. Ne pas prendre parti pour un peuple, ni pour l’autre. C’est le Seigneur qui jugera chacun d’entre nous au dernier jour.

Dans un autre monastère, il a été témoin d’une démonstration extraordinaire de repentir. Eh bien, dans cette tragédie qui se déroule en ce moment, chacun doit se regarder avec lucidité, sans complaisance, avec objectivité, et se tenir comme responsable, en partie, de cette guerre militaire entre deux peuples orthodoxes voisins et amis, entre deux peuples frères.

 

Un jour, l’higoumène d’un autre monastère a demandé à saint Jean Climaque d’écrire un ouvrage en guise d’enseignement à laisser aux générations futures. Il a donc rédigé un traité composé de trente chapitres ou de trente degrés, comme autant de marches à franchir, dans l’ordre et progressivement, pour atteindre la perfection. Dans ce livre, il n’institue pas des règles mais il formule juste des recommandations pratiques, il rassemble des détails tirés de la vie de tous les jours et pris sur le vif. Face à ce conflit armé, il ne faut pas prononcer des discours doctes ni clivants, pas de discours prétentieux, démonstratifs, hautains, exclusifs, remplis de propos haineux, de jugements et de condamnations. Il ne faut pas chercher à éduquer ni enseigner les autres avec des clichés hâtifs, il ne faut pas vouloir faire des leçons aux autres. Il faut, au contraire, revêtir une attitude modeste et humble, prononcer des paroles douces, conciliantes, apaisantes, plus respectueuses de chaque partie qui souffre, malheureusement, en révélant notre compassion et notre sympathie, en exprimant un sentiment sincère de charité et d’amour. Qui peut prétendre posséder des informations exactes et exhaustives et détenir du coup la vérité ? Personne n’a sans doute un niveau d’information fin et réaliste pour délivrer un point de vue objectif et sans appel, une parole juste et équitable, mesurée et irréprochable. Chacun de nous, nous détenons une partie seulement de la vérité, une toute petite partie, de sorte que nous devons rester humbles et modestes, très mesurés, lorsque nous sommes tentés d’intervenir.

Mais le mieux, comme cela a pu être exposé plus haut, c’est d’accepter de se réfugier dans un grand silence.

 

D’ailleurs, dans moins de deux semaines, nous allons entrer dans la grande et sainte semaine, qui précède la résurrection du Christ. Et nous sommes invités à faire silence pour essayer de comprendre un tel mystère.

Amen.

Higoumène Alexis